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Média / Décès du Fondateur de Jeune Afrique : Béchir Ben Yahmed tire sa révérence


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Ph/DR : Béchir Ben Yahmed, le Fondateur de Jeune Afrique s’en est allé!

Ces derniers mois, l’historique média Jeune Afrique, qui vient de perdre son fondateur, a connu une période de turbulence suite aux difficultés causées par la pandémie et son passage au numérique. Cette pandémie qui vient d’emporter Béchir Ben Yahmed, le Fondateur de Jeune Afrique.

L’emblématique patron de Jeune Afrique, Béchir Ben Yahmed, est décédé ce lundi 3 mai à l’hôpital parisien Lariboisière des suites de la Covid-19, à 93 ans. « Son imposante aura et son relationnel ont participé à l’immense succès de Jeune Afrique qui est parfois surnommé le 55e Etat du continent. Présente en Afrique depuis le début des indépendances, l’entreprise, devenue un puissant groupe, a dominé le continent presque sans aucune concurrence valable jusqu’au début des années 2000 ».

Jeune Afrique perd aujourd’hui son fondateur dans un contexte compliqué marqué par les problèmes financiers du groupe qui a enchaîné deux plans de relance en quelques mois. Entre le passage du format papier au numérique, la crise de la Covid-19, le groupe a traversé une petite crise. Son magazine hebdomadaire est devenu mensuel et le groupe a prévu la suppression de 21 postes sur un total de 134, avec une équipe plus dédiée aux formats numériques, publie l’Agence Ecofin.

Béchir Ben Yahmed, un Africain dans le siècle

Ces difficultés n’enlèvent rien à le plus Africain des Africains, « un Africain dans le siècle ». Fondateur de Jeune Afrique et de La Revue, observateur et éditorialiste engagé, Béchir Ben Yahmed (BBY)  a été un témoin privilégié de tous les soubresauts de l’Afrique et du Moyen-Orient. Il s’est éteint le 3 mai à Paris.

« À coucher sur papier la façon dont il se voyait. Exercice rare et sans doute difficile pour lui. Il s’y décrivait en journaliste, chef d’entreprise, homme de gauche. N’ignorant pas que certains le disaient têtu, il corrigeait : « persévérant ». Autoritaire ? « C’est une légende », assurait-il avant d’expliquer qu’il avait été, dans sa jeunesse, d’une « timidité maladive » et que ce trait de caractère expliquait peut-être un abord parfois abrupt » témoigne Jeune Afrique son journal.

Issu d’une génération de jeunes militants indépendantistes, il avait suivi une voie différente de celle de la plupart de ses camarades et disait n’en éprouver aucun regret, tout au contraire. « De tous mes congénères, ces futurs hauts cadres du tiers-monde naissant, aucun n’a suivi l’itinéraire que j’ai emprunté, écrivait-il. La plupart ont été ministres, fonctionnaires internationaux, Premier ministre, parfois même chefs d’État. »

Jeune Afrique, disait-il, avait été l’œuvre de sa vie. Lorsque certains, qui l’avaient connu membre du premier gouvernement de Bourguiba, continuaient, des décennies plus tard, à s’étonner qu’il n’ait pas creusé ce sillon-là et demandaient « ce qu’il s’était passé » pour que le jeune et prometteur ministre tourne le dos à la politique, il répliquait sans hésiter : « Il s’est passé que je ne l’ai pas voulu. Parce qu’il y a un prix à payer, que je refuse de payer. Je ne veux pas faire ce que font les hommes politiques pour avoir des voix : mendier, faire des sacrifices, des compromis qui sont des compromissions. J’en suis incapable. »

Béchir Ben Yahmed – « BBY » – fut donc, pendant plus de six décennies, d’abord un journaliste et un patron de presse. « Un grand patron de presse », insistait Hervé Bourges, l’ancien dirigeant de l’audiovisuel français, dans son Dictionnaire amoureux de l’Afrique. « Il fut le premier en Afrique à exercer ce noble métier, poursuivait l’homme de télévision décédé en 2020. Le confident, l’interlocuteur quotidien, le partenaire [des dirigeants du continent] dans cette construction de l’expression africaine nouvelle. Bien sûr, ils ont parfois interdit son journal, l’ont autorisé à nouveau, ils se sont brouillés avec lui, l’ont aimé ou l’ont détesté. Ils l’ont toujours estimé. »

Jeune Afrique, concluait Hervé Bourges, « en est venu à représenter une forme de conscience collective d’un continent entier, que la presse internationale avait du mal à comprendre. Rôle exigeant, impossible à tenir. Et pourtant, le défi a été non seulement relevé, mais atteint. »

De l’île de Djerba à Tunis

L’histoire de celui dont le nom allait devenir indissociable du titre Jeune Afrique commence à Djerba, dans le sud de la Tunisie. Béchir Ben Yahmed y naît le 2 avril 1928. Ses parents, Amor et Slima, ont eu une douzaine d’enfants. Cinq seulement survivront, quatre garçons et une fille. L’aîné, Sadok, est né en 1915. Il est suivi d’Othman et de Brahim, puis, en 1923, de Temna. Béchir est donc le benjamin.

Comme c’est souvent le cas dans cette île sans grandes ressources, son père est parti en Tunisie continentale pour exercer le métier de commerçant, qui est comme une seconde nature pour les Djerbiens. Non sans réussite, puisqu’à force de travail et grâce à son sens des affaires – des traits de caractère dont hériteront Béchir et ses frères –, Amor est devenu un commerçant aisé. Néanmoins très économe, il laisse sa famille vivre dans une grande frugalité.

Ceux qui ont en tête La Saison des hommes, le film de la regrettée Moufida Tlatli, peuvent imaginer ce qu’était le quotidien des familles dont le chef ne revenait qu’une fois l’an dans l’île. À Mahboubine, le village de sa famille, Béchir a ainsi vécu dans un monde de femmes, auprès de sa mère, de ses tantes et de ses belles-sœurs. Si Sadok, dont BBY parlait comme de son « deuxième père », se montre présent et attentif, c’est avec sa sœur, de cinq ans son aînée, qu’il avait les liens les plus étroits. Ils perdureront jusqu’à la mort de Temna, en 2017. D’autant que Béchir fut amené à s’occuper d’elle, mariée jeune et veuve de bonne heure, ainsi que de ses enfants.

Sous la colonisation, comme BBY le raconte dans ses Mémoires, les garçons allaient à l’école pour obtenir le certificat d’études primaires et échapper ainsi à la conscription. Vers 15 ou 16 ans, ils se mariaient et devenaient épiciers. Le jeune Béchir a été tenté de suivre cette voie pour gagner sa vie et devenir indépendant. Sous le gamin perçait déjà le futur entrepreneur. Mais son père et ses frères le contraignent à poursuivre ses études.
Et c’est ainsi qu’à peine âgé de 11 ans, car il a de l’avance dans son cursus scolaire, il quitte Djerba pour Tunis, afin de passer le concours d’entrée du célèbre collège Sadiki. En intégrant l’école, en septembre 1939, il fait partie de la centaine d’élèves éduqués chaque année en français et en arabe, prêts à intégrer par la suite l’université ou les grandes écoles.

Dans ses Mémoires, BBY raconte avec force détails ce qu’était la vie quotidienne dans la capitale à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Entre Français et Tunisiens, la ségrégation était totale. Un apartheid qui ne disait pas son nom. Au lendemain de la guerre, quand soufflera le vent de la décolonisation, il s’en souviendra.

Militant au Néo-Destour

C’est pourtant l’époque où le Néo-Destour, le parti indépendantiste dont Habib Bourguiba est l’un des fondateurs, sort de la confidentialité. Le jeune Béchir ne tarde pas à fréquenter le siège du parti, installé dans le cabinet d’avocat de Bourguiba. À l’époque, ni lui ni ses amis du collège n’imaginent renverser l’ordre établi. BBY n’a jamais été un exalté. Il se contente d’un travail de militant de base, rédigeant et recopiant des tracts, classant des fiches. Il n’empêche. Devenu un familier de Mongi Slim, le directeur du parti, croisant de temps à autre Salah Ben Youssef, le secrétaire général, il est déjà proche du sommet…

À Sadiki, on suit la guerre de loin. Certains pensent que Hitler va libérer le pays du colonialisme. Comme Bourguiba, le jeune Ben Yahmed estime que les Allemands perdront la guerre, et qu’il n’est pas de l’intérêt des Tunisiens de s’aligner sur le IIIe Reich. À la fin de 1942, la guerre s’étend au Maghreb. Lors de l’opération Torch, les forces alliées débarquent à Alger, Oran et Casablanca. Les Allemands ayant envahi la Tunisie, les élèves du collège Sadiki sont renvoyés chez leurs parents. Pour les Tunisiens, la guerre s’arrête en mai 1943 avec la défaite de l’Afrikakorps. Béchir et ses camarades reprennent le chemin de l’école en septembre.

Avec le retour au pays de Bourguiba, le mouvement indépendantiste retrouve de la vigueur. Lorsque Béchir quitte Sadiki, en 1947, à 19 ans, il est, comme il le dit lui-même, « nationaliste, bourguibiste avant la lettre et anticolonialiste ». C’est dans cet état d’esprit qu’il part pour Paris afin d’« apprendre » des colonisateurs. Ce choix n’est pas vraiment le sien. Son père et son frère aîné, Sadok, ont décidé pour lui : « Béchir va intégrer HEC et sera dans le commerce, comme tout bon Djerbien, ou – pourquoi pas – banquier. » La suite montrera qu’ils avaient à la fois tort et raison. Même si, à l’époque, le jeune homme se rêvait plutôt chirurgien, il savait que faire des études supérieures en France était une chance extraordinaire pour un Tunisien de son âge.

Passionné de cinéma

À Paris, il n’est somme toute pas trop dépaysé, puisqu’il retrouve nombre de compatriotes qui lui font découvrir la ville. Après avoir logé dans un hôtel bon marché de la rue des Écoles, dans le Quartier latin, il s’installe non loin de son école préparatoire, située rue Legendre. Le cursus ne l’intéresse pas beaucoup. Il passe ses journées au cinéma. La chance lui sourit : lors du concours d’entrée à HEC, le sujet de culture générale, qui a le coefficient le plus élevé, porte justement sur… le cinéma.

Quant à ses relations avec les Français, elles sont réduites à peu de chose. Les Maghrébins vivent entre eux et se retrouvent régulièrement au 115, boulevard Saint-Michel, siège de l’Association des étudiants musulmans nord-africains. BBY y rencontre Mehdi Ben Barka, Abderrahim Bouabid, M’Hamed Yazid et bien d’autres futurs grands acteurs de la décolonisation. La France, elle, refuse de donner droit aux revendications des peuples colonisés. Aux Tunisiens qui réclament le retour à l’autonomie interne telle qu’elle était garantie par le traité du Bardo, elle répond par une répression accrue. (JeuneAfrique)

https://www.jeuneafrique.com/1165521/culture/bechir-ben-yahmed-un-africain-dans-le-siecle/?utm_source=newsletter-ja-actu-v4&utm_campaign=newsletter-ja-actu-v4-04-05-2021&utm_medium=email&utm_content=article_1


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