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Opinion libre : Ne transformons pas en héros des bourreaux notoires


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PH: DR-: Amadou Gon Coulibaly, précédemment Premier ministre ivoirien, Paix à l’âme de l’illustre disparue.

NB : Opinion libre de l’auteur, Jean-Claude Djerèkè qui n’engage en rien la rédaction de L-intégration.com

Que l’on envoie des messages de condoléances aux veuves et aux enfants d’Amadou Gon Coulibaly, que l’on compatisse à leur douleur, cela ne me pose aucun problème, c’est même une bonne chose, parce que ces derniers ne sont pas engagés comme lui dans le combat politique et parce qu’ils peuvent ne pas partager tous les choix et décisions du mari et du père. Par exemple, une des épouses aurait conseillé au défunt de laisser momentanément la politique en renonçant à la présidentielle du 31 octobre 2020 afin de s’occuper de sa santé puisqu’il faut être vivant et en bonne santé pour faire de la politique. Malheureusement, elle ne fut pas écoutée, ajoutent nos sources, et se produisit l’irréparable alors que le bon sens et l’humilité commandaient que le grand malade qu’était Gon prenne soin de lui-même avant de prendre soin des autres.

Prendre soin des autres, travailler à l’amélioration de leurs conditions d’existence, veiller à leur sécurité matérielle, psychologique et intellectuelle, telle est la définition même du mot “service”; telle est aussi la finalité de la politique car on ne s’engage pas en politique pour se servir mais pour servir, non pas un clan ou une partie de la population, mais la totalité, tous ceux qui vivent dans la Cité.

Le serviteur de l’État est donc celui qui se met au service de toute la nation sans distinction de religion, de région ou de formation politique. Gon Coulibaly fut-il ce serviteur impartial et soucieux de la prospérité et de la tranquillité de tous ? Quels actes posa-t-il pour que les Ivoiriens se sentent chez eux partout en Côte d’Ivoire ? Avant de passer de vie à trépas, fit-il sortir de prison ceux qui y sont injustement gardés depuis avril 2011 ? On raconte que Laurent Gbagbo dégagea des moyens pour que des malades proches du RDR (Gaoussou Ouattara, le grand-frère de Dramane Ouattara) ou du PDCI (Marcel Dibonan Koné) soient évacués et soignés à l’étranger ou qu’il fit voter une loi pour le financement de tous les partis politiques. Gon fit-il de même ? Prit-il des sanctions contre les “Microbes”, ces adolescents drogués qui agressent et tuent à Adjamé, Abobo et Yopougon au nez et à la barbe des policiers ? Condamna-t-il une seule fois la répression des manifestations et meetings organisés par l’opposition ?

Je ne sais pas s’ils sont sincères, s’ils pensent vraiment ce qu’ils ont dit, mais certains opposants n’ont pas hésité, il y a quelques jours, à présenter l’ancien Premier ministre comme un grand serviteur de l’État. Que visent-ils en tressant des lauriers à Gon ? Seul le temps nous dévoilera les intentions secrètes de ces opposants qui subitement semblent avoir oublié les persécutions et humiliations que leur fit subir le parti de Gon Coulibaly entre 2011 et 2020.

Pour ma part, autant je considère la loyauté et la fidélité du défunt au RDR et à son chef comme une évidence, autant il m’est difficile d’adhérer à la thèse selon laquelle Gon servit l’État au bénéfice de tous les Ivoiriens. Pourquoi ? D’abord, parce qu’il ne s’occupa que des gens de son parti et de sa région. Même en pleine crise du Covid-19, ses dons allaient en priorité aux militants de son parti et aux Nordistes ; ensuite, parce que ces dons étaient faits non pas au nom de l’État mais en son nom propre, ce qui rend inutile l’État et porte gravement atteinte au vivre-ensemble prôné mais rarement appliqué par le RDR ; enfin, parce que Gon se comporta, non pas comme un adversaire, mais comme un impitoyable bourreau pour les dirigeants et militants du FPI. Sinon, il aurait permis à Laurent Gbagbo de passer quelques jours au pays pour enterrer sa génitrice et son “jumeau” Abou Drahamane Sangaré. Si on ajoute à cela le fait qu’il empêcha en 2009 un émissaire de l’ex-président de prendre la parole dans une mosquée de Korhogo, qu’il fit incendier en 2010 la résidence d’Issa Malick Coulibaly, directeur de campagne de Laurent Gbagbo, dans la même ville, que Marie-Odette Lorougnon en mission à Korhogo pour le compte de la Coalition nationale pour le changement fut expulsée en août 2015 de la ville sur ordre d’Amadou Gon, on se rend aisément compte que Gon Coulibaly n’était pas seulement sectaire mais foncièrement violent et intolérant.

L’opposition était-elle obligée de rendre hommage à un tel homme ? Avait-elle besoin de voir en lui un grand commis de l’État ? En pareille circonstance, je pense que la meilleure attitude était le silence et non des hommages hypocrites et mensongers. Chanter les louanges de Gon qui se servit de l’État pour martyriser le FPI et affamer les Ivoiriens ayant travaillé avec Gbagbo ou voté pour lui, ce n’est pas seulement tordre le cou à la vérité mais tuer une seconde fois tous les pro-Gbagbo qui sont morts en prison ou en exil parce que leurs comptes étaient bloqués par le RDR et qu’ils étaient incapables de se soigner. Pour moi, on n’encense pas une personne qui jamais n’exprima de regret pour les nombreux torts causés à un parti dont le leader permit à Ouattara de rentrer d’exil et de participer au scrutin présidentiel de 2010 alors que la Constitution ivoirienne de 2000 l’en excluait.

C’est toute la question du pardon en politique qui se pose ici : jusqu’où peut-aller ce pardon dont Hannah Arendt, philosophe allemande d’origine juive, soutient qu’il a bien sa place dans les affaires publiques (cf. “Condition de l’homme moderne”, Paris, Calmann-Lévy, 1961) ? Que des chrétiens veuillent vivre leur foi dans le monde politique n’est pas une mauvaise chose et, si l’Évangile les appelle au pardon et à l’amour des ennemis, il ne les oblige cependant pas à passer par pertes et profits les morts et les blessés, à faire des plus cruels ennemis leurs amis, ni à sacrifier à la réconciliation les intérêts de famille ou de patrie, ni à transformer des bourreaux notoires en héros.

Les mots ont un sens et il est important d’employer ceux qui conviennent quand on s’exprime sur tel ou tel événement car “mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde” (Albert Camus).

Jean-Claude DJEREKE

Auteur de plusieurs publications, Jean-Claude DJEREKE enseigne la littérature africaine à Temple University de Pennsylvanie (Etats-Unies d’Amérique). De nationalité ivoirienne, JCD a été homme religieux avant de se consacrer à la littérature. jcdjereke@gmail.com

 


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