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À la (re)découverte de la littérature africaine : “La secrétaire particulière” de Jean Pliya


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Dans cette pièce de théâtre publiée en 1973 par les éditions Clé de Yaoundé, il est question d’abord et avant tout de Nathalie. La secrétaire particulière, c’est elle. Nathalie a obtenu ce poste, non parce qu’elle est instruite (elle ne possède que le Certificat d’études primaires) et compétente, mais grâce à sa liaison amoureuse avec son patron, M. Chadas, qui lui-même doit sa position au fait qu’il est le protégé d’un membre du gouvernement.

Nous avons ensuite Virginie. Si Nathalie jalouse cette dernière, c’est à la fois parce qu’elle craint de perdre la place qu’elle occupe dans le cœur de Chadas et parce que Virginie possède plus de vertus qu’elle. Des vertus que les religieuses avaient inculquées à Virginie et qui ont pour noms la ponctualité, la conscience professionnelle, la haine de la corruption, le désintéressement, le zèle au travail, etc.

Le jour où Virginie doit commencer le travail, Chadas lui dispense tout un cours de morale et de civisme. Il lui recommande notamment de ne jamais utiliser le téléphone du bureau pour régler des affaires personnelles. Mais, très vite, Virginie s’aperçoit que le comportement de Chadas est aux antipodes du règlement intérieur de la “boîte”. En effet, non content de recevoir des pots-de-vin pour des services qu’il est supposé rendre, Chadas veut coucher avec Virginie mais celle-ci refuse ses avances. Le refus de Virginie est d’autant plus louable qu’il fallait un certain courage pour s’opposer à la promotion canapé et montrer à Chadas que, dans ce pays où la morale est de moins en moins honorée par ceux qui ont succédé au colon, tout le monde n’est pas prêt à brader ses principes et valeurs.

Un tel courage manquait à Jacques qui, sans approuver la conduite de Chadas, préférait se taire parce qu’il ne voulait pas perdre son poste. Ils sont malheureusement légion, les Africains et Africaines qui, comme Jacques, ne sont pas d’accord avec telle ou telle chose mais ne disent rien ou n’ouvrent la bouche devant le chef pervers, voleur ou dictateur que pour l’encenser. Ces Africains lâches, le journaliste d’investigation Norbert Zongo, assassiné le 13 décembre 1998 avec trois compagnons parce qu’il voulait faire la lumière sur la mort de David Ouédraogo, l’un des chauffeurs de François Compaoré, les nomme “les indifférents, les « pourvu que » ou la pure race des égoïstes myopes (pourvu que mon salaire tombe, pourvu que je n’aie pas d’ennuis, pourvu que rien n’arrive à ma famille)”. Pour Jacques, Chadas pouvait faire tout ce qu’il avait envie de faire dans l’entreprise pourvu que lui, Jacques, conserve son poste et continue de percevoir son salaire à la fin du mois. Pour Zongo, les “pourvu que” constituent le troisième niveau de compromission qui “se paie tôt ou tard avec des larmes parfois, du sang souvent, mais toujours dans la douleur”.

L’avocate Denise ne fait pas partie des “pourvu que” car elle fera arrêter Chadas coupable de deux crimes : avoir renversé un certain Avocé Halonon et avoir engrossé une mineure, la secrétaire Nathalie, qui n’avait que 17 ans.

Denise et Virginie apparaissent ainsi comme les seules personnes intègres dans ce milieu où une loi non-écrite voudrait que l’on baisse la culotte, aliène liberté et dignité, courbe l’échine, flatte le patron ou graisse la patte à ceux qui détiennent une parcelle de pouvoir avant d’obtenir une promotion, un papier ou un service.

Ph: DR-: Jean Pliya, l’afro-optimiste, l’universitaire, l’homme pieux, auteur de plusieurs ouvrages dont « La Secrétaire particulière »

En lisant cette pièce de théâtre, on ne peut pas ne pas penser à la nouvelle “Le Mandat” qui stigmatise la corruption qui a envahi, telle des sauterelles, l’Afrique post-indépendante. Comme Sembène Ousmane, Jean Pliya, plaide ici pour qu’émergent plusieurs Virginie et Denise capables de se dresser contre les anti-valeurs (l’abus de pouvoir, le harcèlement sexuel et la corruption de certains patrons, la jalousie entre employés dans l’administration publique africaine, etc.) car c’est uniquement à cette condition que nous bâtirons une Afrique solide et prospère. Afro-optimiste, l’auteur reste persuadé que, “tôt ou tard, un déclic se fera dans la conscience des gens mais à condition qu’il y ait une élite triée sur le volet, déterminée à déclencher le processus d’assainissement” car, pour lui, indépendance ne signifie pas laisser-aller.

Mais Pliya ne s’est pas prononcé uniquement sur des questions sociétales. Il savait aussi parler des choses de Dieu. Cultivé et brillant orateur, il dirigea le Renouveau charismatique catholique du Bénin pendant de nombreuses années. C’est dans ce cadre que j’eus l’occasion d’apprécier la profondeur de ses enseignements au lycée Sainte-Marie de Cocody-Abidjan (Côte d’Ivoire) au milieu des années 1980. Bien avant, sa fille Isabelle, qui fréquentait Sainte-Marie, m’avait parlé de lui en bien. Nos chemins se croiseront de nouveau à Douala (Cameroun), en 2000. Il était toujours passionné de Dieu et ses prédications, pleines de témoignages savoureux et édifiants, n’avaient rien à envier à celles d’un Bossuet ou d’un Lacordaire.

Recteur de l’Université nationale du Bénin (1981-1983) et professeur de géographie tropicale et économique à l’Université de Niamey (1983-1991), Jean Pliya tira sa révérence le 14 mai 2015 à Abidjan à l’âge de 84 ans.

Parmi ses nombreuses publications, on mentionnera “Les tresseurs de cordes” (roman), “L’arbre fétiche” (nouvelle), “Kondo, le requin” (pièce de théâtre) qui porte sur la résistance anticoloniale du roi dahoméen Gbéhanzin et lui valut le Grand prix littéraire de l’Afrique noire en 1967.

M. Jean-Claude DJEREKE

Jean-Claude DJEREKE

Auteur de plusieurs publications, Jean-Claude DJEREKE enseigne la littérature africaine à Temple University de Pennsylvanie (Etats-Unies d’Amérique). De nationalité ivoirienne, JCD a été homme religieux avant de se consacrer à la littérature. jcdjereke@gmail.com.


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