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Deuil national / Le Bénin vient de perdre l’un de ses dignes fils : l’Ancien président de la République du Dahomey, Emile Derlin Zinsou. (L’intégralité d’un Entretien)

Carte blanche à …. Emile Derlin Zinsou : « C’était une espèce de pédagogie que j’ai exercé à tout moment parce que j’avais une grande soif qu’on me comprenne…»

Emile Derlin Zinsou, ancien président de la République du Dahomey (actuel Bénin) est un homme d’Etat pétri de talents. Esprit indépendant, perspicace, l’homme est doté d’une intelligence fine et politiquement lucide. Orateur, polémiste redoutable et redouté, il a été. A plus de 90 ans, il continue d’assumer son destin d’homme politique. Sage, il est la voix rassurante qui tonne dans l’opinion nationale et internationale. Confidence du patriarche à ses connaissances et à la nouvelle génération.

(Un entretien réalisé à son domicile à la Patte d’Oie en Mars 2011, à la veille des présidentielles par Aline A. Assankpon pour un magazine international « Afrique Compétences ».  Pour rendre hommage à cet Homme d’Etat, condamné à tort ou à raison, la rédaction de L-integration.com offre une occasion à ses lecteurs de parcourir ses idées et les raisons profondes pour lesquelles il était incompris de ses compatriotes…

Propos recueillis par : Aline A. Assankpon H.

 « A l’époque, un Français qui travaillait en Afrique –même s’il est le dernier des imbéciles – gagnait plus que le plus brillant des Africains de son service. C’est inacceptable ! »

« Ce n’est pas parce qu’on est pauvre qu’on doit être un larbin ; ce n’est pas parce qu’on a besoin des autres qu’on doit leur essuyer les pieds. »

« Je sais que je suis mortel comme tout le monde mais, j’aurais encore cent ans à vivre et j’aurai beaucoup de choses à faire ».

Aline Assankpon H. : Monsieur le Président, vous avez fait des études de la médecine, métier que vous avez exercé pendant plusieurs années en Côte-d’Ivoire et au Dahomey. De la médecine à la politique, il y a certainement un grand pas. Qu’est-ce qui vous a poussé à aller en politique ?

Feu Emile Derlin Zinsou, Ancien président du Bénin

Feu Emile Derlin Zinsou, Ancien président du Bénin

Emile Derlin ZINSOU : La politique, c’est le souci du progrès harmonieux du pays. Ce souci-là tout le monde doit l’avoir à des degrés divers. Ce n’est pas la médecine qui m’a amené à la politique. Ce sont deux choses qui sont menées différemment. Puisque j’avais choisi d’être médecin quand j’étais à l’Ecole normale et que la politique je la faisais depuis plusieurs années. J’ai commencé à parler politique et à agir politique à l’âge de douze (12) ans. Mais le fait est simple : c’est dû à mon milieu dans lequel je vivais. Mon père et les hommes de sa génération (ses collègues et amis) avaient un très grand souci pour l’évolution de notre pays.

L’injustice et la discrimination leur étaient insupportables. Même lorsque ça se produisait dans un pays lointain à des gens qu’ils ne connaissaient pas, ils étaient en fureur. Et leur combat était qu’on accède au même droit, au même devoir. Et ça, je l’ai entendu dès le berceau. Il était normal que moi aussi je décidais de faire quelque chose pour que mon pays se développe. Surtout que nous accédons à l’égalité des droits avec les Français. A l’époque, un Français qui travaillait en Afrique –même s’il est le dernier des imbéciles – gagnait plus que le plus brillant des Africains de son service. C’est inacceptable ! Donc, j’ai choisi d’être médecin tout en abandonnant pas la politique. Mais au fond, quand on regarde bien il y a une similitude, le pays est malade, il faut le soigner.

Président de la République du Dahomey de 1968 à 1969, vous avez certainement en l’espace d’un an, apporté une touche de développement à votre pays. Que retenez-vous de positif en dehors des taxes fiscales que les syndicalistes n’ont pas trop apprécié ?

Je suis arrivé au pouvoir en des circonstances difficiles. Si le pouvoir avait été facile, le pays en bon état, on ne m’aurait pas appelé. C’est clair ! D’ailleurs les militaires eux-mêmes ont avoué – en m’appelant - qu’ils savaient que la mission était difficile mais qu’ils me faisaient confiance pour la bien mener. Je l’ai accepté étant conscient que ce serait rude. Mais j’ai pensé que, accepter de servir son pays au plus haut niveau, n’est bon que lorsque tout est facile, tout est agréable ; et se dérober quand tout est difficile, n’est pas tout à fait convenable. Donc après avoir réfléchi et consulté des amis, et malgré que j’avais prévu les difficultés – pas toutes – j’ai accepté par devoir.

La situation du pays était mauvaise à tout point de vue : financièrement, le Trésor dahoméen à l’époque n’avait pas 50 millions ;  socialement, les syndicats étaient agités puisqu’il a fallu réduire certains de leurs avantages pour équilibrer le budget. Personne n’aime jamais qu’on touche à son portefeuille ; et dans cette ambiance de difficultés multiples, il fallait y croire pour s’embarquer dans une telle affaire. Je me disais que le devoir vaut la peine qu’on l’affronte et que si je réussissais ce serait tant mieux pour le pays, si j’échouais le pays trouverait toujours quelqu’un pour le gouverner.

Alors ce que j’ai pu trouver de positif se résume à quelques personnes qui comme moi y croyaient. J’espérais qu’avec le temps, les gens finiraient par comprendre. On ne m’a pas suivi parce qu’on est forcé, mais parce qu’on est convaincu que c’est ça qu’il faut. C’est pourquoi j’ai beaucoup parlé pendant mon mandat pour que le peuple puisse comprendre ce dont il s’agit : la nature des problèmes, les raisons de certaines mesures. C’était une espèce de pédagogie que j’ai exercé à tout moment parce que j’avais une grande soif qu’on me comprenne.

Ph/DR-: « Ce n’est pas parce qu’on est pauvre qu’on doit être un larbin ; ce n’est pas parce qu’on a besoin des autres qu’on doit leur essuyer les pieds » dixit Emile Derlin Zinsou

Ph/DR-: « Ce n’est pas parce qu’on est pauvre qu’on doit être un larbin ; ce n’est pas parce qu’on a besoin des autres qu’on doit leur essuyer les pieds » dixit Emile Derlin Zinsou

Je comprends alors pourquoi au lendemain de votre investiture, lorsque vous avez effectué un voyage à Paris, des journaux français titraient sur vous : «Zinsou sans sous ». Comme quoi vous êtes allé quémander pour la caisse de l’Etat !

Quand j’ai été président, mon premier voyage à l’extérieur en Europe, c’était en Allemagne, mon deuxième en Amérique et le troisième en France. Certains me l’ont reproché en disant que la France est notre premier partenaire, j’aurais dû commencer par là parce que nous avons des besoins et que je faisais la forte tête.

Non ! Je ne faisais pas la forte tête. Je savais mieux que quiconque que nous avons des besoins. Je savais autant que quiconque la part que la France pourrait prendre comme solution de nos problèmes. Mais, tout en ayant pour la  France une grande estime -vis-à-vis d’elle comme vis-à-vis de tous – une certaine indépendance. Ce n’est pas parce qu’on est pauvre qu’on doit être un larbin ; ce n’est pas parce qu’on a besoin des autres qu’on doit leur essuyer les pieds. La France ne nous demandait pas d’être des larbins, mais c’est nous qui nous comportons en larbins. Et moi, en faisant ce voyage dans cet ordre-là, je n’avais pas pour but de provoquer la France. Pas du tout ! J’avais pour but de faire une politique vraiment indépendante et que personne ne pouvait se dire qu’il est propriétaire du nouveau Dahomey. D’ailleurs, je crois que si les Français en ont été agacés au départ, ils ont fini par le comprendre.

Avant l’indépendance du Dahomey, vous avez été élu sénateur en 1959 ce qui veut dire que vous siégez à l’Assemblée française. Parlez-nous du rôle que vous avez joué sur cette scène politique ?

J’ai d’abord été élu Conseiller de l’Union française. On en parle peu, c’est bien dommage ! Elle siégeait à Versailles et était la troisième Assemblée spécialisée dans les problèmes d’Outre-mer. Il y avait l’Assemblée nationale, le Conseil de la République (le Sénat) et le Conseil de l’Union française à Versailles. J’ai siégé pendant six (06) ans à cette assemblée. C’était ma première élection à l’extérieur du pays. J’ai été battu au renouvellement de cette assemblée parce que nous avions des querelles avec Sourou Migan Apithy (ndlr : Homme politique dahoméen). Il avait la majorité à l’Assemblée territoriale qui élit les Conseillers de l’Union française.

J’ai démissionné de la fonction publique, j’ai fait mon doctorat et me suis installé pour mon compte en Côte-d’Ivoire pour des raisons très simples : parce que j’y avais des amis qui m’attiraient vers ce pays et me connaissant, je n’avais aucune fortune. Si je m’installais à Cotonou, je mourais de faim. Je vais certainement travailler gratuitement et ne vivrais pas de mon métier. Alors j’ai commencé ailleurs pour avoir un peu de sous.

Mais l’Assemblée devant laquelle j’ai été battu, la même, m’a élu au Sénat en 1959. C’était une belle revanche assez réconfortante ! Et j’accomplissais mes devoirs comme parlementaire. Il faut dire que j’avais commencé mon service en 1940 où j’ai été médecin-fonctionnaire. J’ai servi à l’ambulance de Cotonou (hôpital) pendant quatre à cinq ans et à Pobè (ndlr : une ville du sud-est du Bénin).

Vous avez aussi servi sur le plan continental après votre départ de la magistrature suprême. En quoi ont consisté ces services?

Quand j’ai cessé d’être président de la République, j’ai décidé d’utiliser mes connaissances et mes contacts, pour essayer de promouvoir économiquement l’Afrique. J’ai voulu créer un marché commun africain. Ce projet est présenté à certains chefs d’Etat. Dans le Maghreb, il y a le Maroc, l’Algérie, la Tunisie, la Libye. En Afrique noire, j’en ai discuté avec Léopold Sédar Senghor (Sénégal), Amadou Ahidjo (Cameroun). J’avais demandé à Félix Houphouët Boigny (Côte-d’Ivoire) de me prêter deux de ses ministres qui étaient très compétents pour travailler avec moi ? Il m’a confié Mohamed Diawara et Henri Konan Bédié. J’ai essayé d’attirer dans nos pays, des investisseurs qui viennent nous aider dans notre développement mais qui ont une autre conception de la coopération. Il était normal qu’ils y trouvent un certain bénéfice. Je voulais qu’ils se mettent aussi dans notre peau et qu’ils ne voient pas seulement leurs intérêts mais les nôtres aussi. La meilleure façon pour que ces intérêts durent est qu’ils soient solidaires. Je choisissais parmi les investisseurs européens ou américains, ceux  dont l’esprit était ouvert à cette politique et les amenais en Afrique. J’en ai amené au Cameroun où ça a marché, au Burkina Faso, au Mali, en Guinée après la chute de Sékou Touré. Je leur amené ce qu’il fallait pour vite amorcer le développement dans ce pays-là,  et j’étais avec un ami, (un ancien ministre de Sékou Touré) Roger Aka Nadjib, c’était un vrai patriote.

Par contre ça n’a pas marché au Dahomey.  Mathieu Kérékou était au pouvoir  et les avait bien reçus. C’était bien avant la période révolutionnaire. A l’époque, nous nous entendons très bien. Donc j’ai essayé un peu partout de convaincre les investisseurs à investir sur le continent.  Cela a été une réussite dans certains pays et un échec dans d’autres.

Vous venez d’évoquer la bonne entente qui régnait vos relations, le Président Mathieu Kérékou et vous. Mais qu’est-ce qui a envenimé cette entente avec à la clé l’agression du 16 janvier 1977 par des mercenaires au Bénin où vous avez été pointé du doigt comme le principal instigateur?

Quand Kérékou était au pouvoir, tout le monde l’approuvait et nos relations à l’époque étaient excellentes. Quand je venais avec les investisseurs, il nous recevait très bien. Et il leur faisait un éloge de ma personne qui me confondait. J’étais vraiment selon lui, un homme très bien. Mais on n’a pas que des amis, on a aussi des adversaires qui couraient le bruit que Kérékou allait me passer le pouvoir. Ce qui était faux ! Mais quelques-uns y ont cru. Ils n’ont de cesse que de tenir des propos malveillants pour nous mettre en conflit Kérékou et moi. Ils n’ont pas réussi tout de suite, mais quand ils l’ont convaincu d’être marxiste, il a été facile de nous opposer. Petit à petit, Kérékou avait changé jusqu’à devenir mon adversaire le plus tenace. Il s’est enfoncé dans le marxiste sans comprendre les raisons et les motifs.

Donc c’est l’adoption du régime marxiste qui vous a poussé à organiser un putsch de l’extérieur pour le renverser ? Ce qui malheureusement, n’avait pas marché même s’il y avait eu des blessés et des morts.

Je ne suis pas marxiste. Même si dans le marxiste, il y a des choses que j’approuve. Il y en a que je n’approuve pas du tout. Le marxisme est antinomique avec la liberté. Quand les marxistes parlent de liberté, ils mentent. Moi je ne peux pas accepter un régime totalitaire quel qu’il soit. Les principes socialistes, ils en parlaient beaucoup sans les appliquer à eux-mêmes.

Quant à l’histoire des mercenaires, nous étions quelques-uns qui avions formé un groupe d’oppositions à l’étranger. Nous recevons tellement de l’aide de personnes qui nous disaient : « Il faut libérer ce pays du marxisme ». Tout est quadrillé. On ne peut que par la force. Nous étions tous d’accord pour le libérer, mais nous n’étions pas tous d’accord sur la procédure à employer.

Honnêtement, je reconnais que j’étais de ceux qui pensaient qu’on n’avait pas le choix que de le libérer de l’extérieur. J’avais sur ce point une position personnelle : je disais que cette opération ne pourrait se faire dans de telle condition qu’il n’y ait aucun blessé de chaque côté. Par conséquent, c’était une opération tellement planifiée, organisée, pour que cela puisse décourager les gens à l’intérieur de se battre et qu’on aurait pu s’en sortir sans un seul blessé. Ça j’y tenais.

Mais je m’aperçois aujourd’hui que j’étais un peu naïf. Une affaire comme ça, si les gens ne s’opposaient pas, on pouvait avoir des résultats, mais s’ils s’opposaient, il y aura forcément des blessés et des morts. Comme ma position sur ce plan n’était pas  très conforme à tout le monde et que nous étions donc assez partagés sur ce point, j’ai participé à la décision et au début de l’organisation de cette entreprise et très vite, j’ai cessé d’en être informé et je n’ai appris le débarquement à Cotonou que par la radio. Je n’ai pu participer ni à l’organisation, ni à la réalisation. Mais j’ai continué d’en assumer la responsabilité jusqu’à ce jour, parce que à tort ou à raison, j’estime – en tant que chef du groupe – que je suis responsable.

Monsieur le Président, des ouvrages, vous en avez certainement écrit et publié, combien peut-on dénombrer dans votre bibliothèque ?

J’ai une grande bibliothèque mais qui ne contient pas mes livres. J’en ai écrit que trois : Le premier est intitulé « Pour un socialisme humaniste », c’était un livre polémique. Le second, est une collaboration avec M. Zoumènou sur « Tovalou Houénou Quenum ». C’est plus, le livre de Zoumènou que le mien car ma part est petite par rapport à la sienne. Le troisième, c’est ma mémoire dans laquelle je retrace ma vie, ma naissance, mon parcours professionnel et mon combat politique. Il sera publié bientôt.

Dans quel domaine retrouvez-vous votre passion ?

Ma grande passion je la retrouve dans la littérature. J’aurais souhaité être écrivain mais je n’en ai pas le talent. Je voudrais être un grand écrivain comme les grands classiques qu’on lit de génération en génération, qu’on dépouille tout le temps et qu’on y trouve des idées nouvelles,  comme Molière, Voltaire, Victor Hugo, etc. Voilà la haute ambition que j’ai avec une capacité très basse. Ce que je n’ai pas pu faire jeune, ce n’est pas maintenant que je le ferai ; il faut être sage.

Parlez-nous un peu de votre vie privée. Etes-vous aujourd’hui un pépé comblé ?

D’abord mon épouse, Feue Florence Atayi Guy Gaspard – qu’on m’excuse – je la tiens pour la meilleure femme du monde. A cet égard et comme dans beaucoup de circonstances, j’ai eu une immense chance… Dieu m’a comblé. J’ai des enfants charmants qui n’ont rien de plus que les autres. Ils m’aiment bien et je les aime aussi. Ils me font plaisir et je n’ai pas à me plaindre. Et j’ai huit (08) petits enfants.

Venons à la politique extérieure : voyez-vous la situation en Côte-d’Ivoire depuis les élections présidentielles où deux leaders politiques discutent la présidence. Il y règne un climat d’insécurité, la population est à la recherche d’un asile dans les pays voisins. Vous qui avez connu la Côte-d’Ivoire du Président Félix  Houphouët Boigny, pensez-vous que ce peuple mérite-t-il cette crise politique qui n’a trop que duré ?

J’ai bien connu Houphouët et participé avec lui et d’autres à tous nos grands combats parlementaires, de libération et tout. Je savais qu’après Houphouët, ce ne serait pas Houphouët. Quand un homme a été grand, ce n’est pas souvent sûr que son successeur immédiat soit aussi grand. Ça peut revenir. Mais j’ai cru que ça se passerait bien quand-même parce qu’il a pris le temps d’imprimer sa marque à ce pays ; il y a eu des gens formés à son école et s’il doit avoir des problèmes, ce ne serait pas un seul. J’ai donc été surpris par l’ampleur des problèmes qui se sont posés et par leur nature. Houphouët avait essayé de faire une citoyenneté du Conseil de l’Entente. Il n’avait pas réussi, c’est vrai ! Mais qu’après lui, au lieu d’aller dans le même sens, qu’on soit  revenu en arrière, c’est dommage ! L’évolution, c’était d’aller dans un sens et non de reculer.

Ensuite nous assistons à l’antagonisme de deux personnes – il y en a dans tous les pays – mais il ne faut pas qu’ils atteignent un degré tel que le pays en souffre au point d’en mourir. Donc, je me dis que ce qui se passe actuellement est très triste et très dommageable. Je n’avais pas la sortie parce que je n’ai pas tous les éléments. Je souhaite de tout cœur que ça finisse le plus vite possible parce que ça risque de laisser des traces qu’on mettrait des années à effacer. Or la Côte-d’Ivoire est un pays comme le nôtre qui a besoin de paix pour se développer. Donc nous devons souhaiter le bonheur, car le bonheur de chacun fait le bonheur du voisin. De même que le malheur de chacun fait le malheur du voisin.

C’est le printemps démocratique arabe dans le Maghreb, des insurrections ont déjà emporté deux dirigeants (Ben Ali et Hosni Moubarak). Le troisième sur la liste est le Guide libyen qui se trouve au creux de la vague. Quelle lecture faites-vous de cette sorte de changement voulu par ces peuples ?

Je ne m’attendais pas à ce qu’il y ait eu révoltes ces jours-ci en Libye. Mais le régime de la Libye n’était pas du tout démocratique. Car plus de quarante ans au pouvoir avec un régime démocratique, c’est fréquent en Afrique avec un pouvoir absolu.  C’est anti-démocratique !  Si c’est un pouvoir démocratique où le chef est là et tout le reste, le parlement et les institutions changent, on le comparerait à la Reine d’Angleterre.

Avec la Libye, le pouvoir est concentré aux  mains d’une seule personne qui en fait à sa tête. Alors dans ces conditions-là, survient toujours un jour de révolte. Je n’avais pas prévu, mais je ne suis pas surpris que ce soit arrivé parce que le régime tel qu’il était ne peut pas rester ainsi toute la vie. Et je ne sais à quoi ça va aboutir. Mais regardez, la Tunisie, l’Egypte, la Libye, le Yémen, il y a un vent qui souffle dans ces zones d’autocratie. Eh bien, un nouveau vent souffle et se veut démocratique. Feront-ils de bonnes démocraties, je n’en sais rien.

Avez-vous le sentiment que les pays  africains sont en train de faire un recul, quand on observe le paysage politique en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale?

Un recul certains mais varié. Il y en qui ont reculé mais moins que d’autres. Il est clair que du point de vue de la démocratie, il y en a, ceux qui sont restés, il y en a qui ont évolué, ils sont rares. Beaucoup ont choisi une démocratie totalitaire et un pouvoir qu’ils n’ont pas envie de quitter. Ça existe aussi.  Espérons que la tendance nouvelle sera celle de la démocratie. Ce n’est pas facile un régime démocratique. Quand on fait ce choix, on est souvent déçu. Car nous avons une population  récalcitrante qui aime la chicotte et qui ne comprend pas toujours son intérêt. Aujourd’hui, il y a toute sorte de choses qui interviennent- les affaires, l’argent- qui perturbent les régimes.

Ph: DR-: Ici, Mme Aline Assankpon H. (Journaliste) et Emile Derlin Zinsou, une photo prise à l’issue de l’entretien en 2011 à son domicile à  Patte d’Oie.

Ph: DR-: Ici, Mme Aline Assankpon H. (Journaliste) et Emile Derlin Zinsou, une photo prise à l’issue de l’entretien en 2011 à son domicile à Patte d’Oie.

Au regard de tous ces tableaux sombres, avez-vous des doutes sur l’avenir de votre pays le Bénin, et sur celui du  continent?

Non, je n’ai pas de doute pour mon pays. Je crains que ça n’aille pas si vite que je le souhaite. Mais ça ira dans le bon sens. La démocratie n’est parfaite nulle part.  Mais quelle ne soit pas comme on l’observe aujourd’hui : De petits groupes qui avec de l’argent manipulent tout. Je m’aperçois que les premières élections étaient plus démocratiques qu’aujourd’hui. Mais je sais que c’est difficile et le dire est plus facile qu’on devrait le faire. Je crois que dans certains domaines nous avons évolué, nous sommes de plus en plus équipés, nous avons des problèmes de formation, d’éducation et de travail partout dans le monde. Le travail, l’emploi est un drame aujourd’hui. Il faut qu’on puisse faire une politique qui permette d’en créer beaucoup et que cette politique s’inscrive dans un politique général. Si nos dirigeants africains prennent des mesures différentes et pas honnêtes, on n’aura pas tout l’effet désirable.

A plus de 90 ans, vous continuez à assumer votre destin d’homme politique et vos opinions sont très suivies. Avez-vous le sentiment d’avoir accompli votre mission sur terre? Ou vous reste-t-il encore des choses à faire ?

On n’a jamais fini d’apprendre ! On apprend tous les jours. Quand je réfléchi à tout ce qui s’est passé, je me dis : « Tiens, on pouvait faire ci et ça ».  Donc j’ai des ambitions comme s’il me restait cent ans à vivre. Parce que nos pays sont à construire, il y a tant à faire, il n’y a pas de secteur où il n’y a pas quelque chose à penser, une ambition à formuler. Je sais que je suis mortel comme tout le monde mais, j’aurais encore cent ans à vivre et j’aurai beaucoup de choses à faire.

Au soir de votre vie, quelle  réflexion faite-vous sur l’être africain. Avez-vous un appel ?

Ce que nous devons avoir plus : c’est le patriotisme. Nous en avons peu. Nous devons aimer davantage nos pays et bien les aimer ; parce que quand on aime son pays, il y a des choses qu’on ne fait pas et qu’on n’accepte pas. C’est l’essentiel ! Je crois que nous avons besoin d’un supplément de patriotisme. Je crois que nos pays évolueront et se développeront.

A nos enfants et petits-enfants,  il faut que chacun dans son secteur essaye d’être le meilleur. Si nous cultivons l’excellence, l’honnêteté, le patriotisme, il n’y a aucune raison que nous n’évoluerons pas comme les autres. Nous sommes des hommes comme eux.

Qui est Emile Derlin Zinsou ?

Né le 23 mars 1918 à Ouidah, d’un père instituteur, Emile Derlin Zinsou était un homme politique béninois qui a marqué son temps d’une empreinte indélébile.  Ancien étudiant en médecine, il entre en politique très jeune. A 22 ans, il était déjà médecin-fonctionnaire  et très soucieux de la vie politique de son pays. Ce qui le propulsa dans l’arène politique où il fut élu Conseiller de l’Union française, poste qu’il occupa pendant 6 ans. Battu pour le renouvellement de ce poste, il s’adonna à ses études et décrocha son doctorat en médecine, puis s’installa en Côte-d’Ivoire pour l’exercice de son métier.

Irrésistible au combat politique, il fut élu Sénateur en 1959 et président de la République au lendemain d’un putsch le 17 juillet 1968. Il dirigea le pays d’une main de fer et se voir renverser en décembre 1969. L’austérité, le Dr. Zinsou l’a prônée sous son régime parce que c’était la stratégie sine qua non de sortie de crise. Il l’a dit et écrit: « Je nourris un espoir, têtu et raisonné que l’avenir du pays est assuré, pourvu que ses fils apportent à son service, un supplément de patriotisme, de travail et de solidarité ». Incompris, il proposait à son peuple un temps de « désert » avant que n’arrivent les « verts pâturages… ». Le peuple a rechigné et a exprimé que la pilule était trop amère.

Il était l’un des principaux opposants du régime de Mathieu Kérékou de 1974 à 1990. Chef de fil d’un groupe d’opposants vivant à l’extérieur, il conduisit une agression impérialiste  le 16 janvier 1977 pour renverser le régime marxiste-léniniste de Kérékou. L’opération soldée par un échec. Plusieurs accusations sont lancées contre Emile Derlin Zinsou par le pouvoir révolutionnaire. Revenu au pays en 1990 pour prendre part à la Conférence des forces vives de la nation qui a aboutit à l’adoption du système démocratique, il donna une conférence de presse pour expliquer les raisons de sa désaffection au régime marxiste de Kérékou.

Dans le processus de démocratisation du pays, Emile Derlin Zinsou a été membre du Haut Conseil pour la République mis sur pied au lendemain de la conférence nationale le 09 mars 1990 avec les anciens présidents du pays. Il participa à la fondation de l’Union africaine le 12 juillet 2000 à Lomé. Il est élu vice-président du Haut Conseil de la Francophonie, poste qu’il occupa jusqu’en 2006.

Nonagénaire très respectable et dont la voix lénitive tonne quand les passions malsaines commencent à consumer  l’intérêt général  Emile Derlin Zinsou s’est éteint ce jeudi 28 juillet 2016 à la veille de la célébration des 56 ans de l’indépendance du pays. Le Bénin vient de perdre le dernier des hommes politiques qui ont dirigé le pays au lendemain de son indépendance. Paix à l’âme de l’illustre disparu ! (A.A)

— Toutestgrace

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