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Entretien avec M. Laurent BOSSARD, Directeur du Secrétariat du Club de Sahel et de l’Afrique de l’Ouest (CSAO) : « Une deuxième crise alimentaire se profile à l’horizon et qui peut être dramatique pour tout le monde… »

Durant une semaine, les acteurs du Club du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest (CSAO) et du Réseau de Prévention des Crises alimentaires (RPCA), ont travaillé d’arrache-pied pour examiner avec minutie les résultats de la campagne agropastorale 2017-2018 et ont analysé la situation de la sécurité alimentaire de la région ouest-africaine. La qualité des conclusions auxquelles la réunion est parvenue témoigne de la richesse et de la densité des espoirs. La pertinence des contributions des uns et des autres ont élevé le niveau des débats et ont permis de faire des recommandations assez spécifiques aux différentes catégories d’acteurs engagés dans la problématique du développement agricole et de la promotion de la sécurité alimentaire et nutritionnelle au Sahel et en Afrique de l’Ouest. L’entretien avec M. Laurent BOSSARD, Directeur du Secrétariat CSAO/OCDE permet de faire la revue des questions qui étaient au menu des échanges.

(Propos recueillis : Aline ASSANKPON)

L-Integration.com : Qu’appelez-vous Club du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest ?

M. Laurent Bossard, Directeur du Secrétariat du CSAO/OCDE.

M. Laurent Bossard, Directeur du Secrétariat du CSAO/OCDE.

M. Laurent BOSSARD : Le Club du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest, comme son nom l’indique, c’est un club qui réunit les organisations régionales c’est-à-dire la CEDEAO, l’UEMOA et le CILSS (le Comité permanent inter-pays contre la sécheresse dans le Sahel). Et autour de ces trois institutions régionales, il y a l’ensemble des Partenaires techniques et financiers, (PTF) qui sont convaincus que pour affronter les défis d’aujourd’hui et de demain, il faut travailler au niveau régional, pas seulement au niveau national. Ce club travaille en particulier sur les enjeux alimentaires.

A la fin de la Semaine du Sahel tenue à Cotonou, que peut-on retenir comme grandes conclusions et quelles sont vos appréciations par rapport à l’édition 2017 ?

Alors, les conclusions sont précises parce que l’une des fonctions de cette rencontre annuelle, c’est de faire ensemble précisément le bilan de la situation alimentaire annuelle des 400 millions de personnes qui vivent dans cette région ; d’identifier où sont les personnes qui ont besoin d’assistance et venir en aide à ces personnes. Ce travail est fait collectivement et les résultats  on en discute.

A côté de ça, on saisit l’occasion d’être ensemble ; tous ceux qui se préoccupent des enjeux alimentaires de la région sont là : les PTF, les gouvernements, les Organisations de la société civile, les Organisations paysannes, tout le monde est là. Donc à côté du bilan à faire, et des décisions à prendre pour faire face aux crises, on en profite pour faire le point sur les grands défis ; notamment l’emploi. Parce que quand on prend l’exemple sur le Bénin qui compte environ 12 millions d’habitants en 2018, en 2035, il y aura très probablement environ 25 millions d’habitants. Et la question est comment fera-t-on pour offrir de l’emploi décent à tous ces jeunes ? Nous avons beaucoup discuté sur cette question, même avec les gens qui s’occupent de l’alimentation.

Au ministre de l’Agriculture, présent à cette rencontre, je lui dis : « Vous êtes ministre de l’Agriculture et de l’Emploi, vous ne savez peut-être pas. Le principal gisement d’emploi aujourd’hui et demain, c’est l’économie alimentaire. Pas seulement l’agriculture, mais également en amont, la production des semences, la vente des semences, la vente du matériel agricoles, la réparation du tracteur et tout ce qui entre dans la production agricole ; en aval, la transformation, le commerce, l’ensachage, le fumage, les restaurants de rue, etc, tout ça, c’est 70 % de l’emploi dans ce secteur et très probablement 70 % de l’emploi au Bénin. Pas seulement en milieu rural, 40 % des gens qui travaillent à Cotonou sont dans l’alimentation donc en milieu urbain également.

Le problème de malnutrition et de retard de croissance est récurent dans la région ouest-africaine ; quelles sont les actions les plus urgentes que la CSAO entend mener pour faire face à cette problématique ?

Il y a des actions vraiment urgentes parce que cette année il y a des poches, des espaces de crises et là, il faut intervenir rapidement.  Plus spécifiquement au Cap-Vert, où il n’y a pas eu de récoltes agricoles à l’absence de pluie. Donc il faut d’urgence intervenir au Cap-Vert et en Mauritanie pour apporter de l’alimentation parce qu’ils manquent de produits alimentaires. Ça c’est un premier type de réaction nécessaire.

Ensuite, une deuxième crise alimentaire qui se profile à l’horizon et qui peut être grave. Les dizaines de millions de bétails dans les pays sahéliens, n’auront pas dans les prochains mois, assez de fourrages. Il y a une crise fourragère majeure qui peut avoir des impacts dramatiques non seulement sur les bêtes mais également sur les propriétaires de ces bêtes et surtout que cela peut provoquer une descente précoce plus tôt que d’habitude des grands troupeaux sahéliens le long des couloirs de transhumance vers les pays côtiers.

Donc pour faire face à cette crise fourragère, nous nous sommes prévus d’organiser dès le mois de janvier, une réunion d’urgence avec l’ensemble des parties prenantes, l’ensemble des partenaires qui sont susceptibles d’aider, les Organisations du Systèmes des Nations Unies, les membres d’Ong, les grands bailleurs de fonds ; mais aussi les gouvernements concernés pour voir d’abord, comment est-ce qu’on peut apporter une réponse en terme de fourrage ?  Et concrètement en termes d’alimentation en général et ensuite, comment est-ce qu’on peut gérer de façon optimale, cette descente précoce du bétail le long des couloirs de la transhumance pour éviter les conflits avec la production agricole en perspective.

La sécurité alimentaire et nutritionnelle et la résilience suppose la mise sur pied des  Plans nationaux de réponses rapides, de collecte de données. Le constat est que tous les pays ne disposent pas encore de ce plan d’action ; comment les y aider à en avoir ?

La réponse, c’est en ayant une organisation régionale, technique, efficace et forte. Elle existe cette organisation, le Bénin étant membre déjà ; il s’agit du Comité inter-Etat contre la lutte contre la sécheresse dans la Sahel (CILSS). Cette organisation est là pour apporter une assistance technique au gouvernement et à les aider à la fois dans les grandes réponses et surtout ce qui est fondamental, à les aider en termes de collectes et de traitements des données.  Pourquoi ça ? Parce que  si le Bénin utilise des indicateurs différents du Togo ou du Mali ou des autres pays de la région, comment est-ce qu’on peut savoir que les populations qu’on cible au Bénin comme étant les plus fragiles sont les bonnes ?  Peut-être  que la récolte utilisée au Mali est meilleure ?

Il y a une idée fondamentale qu’on peut utiliser pour se mettre d’accord sur la façon consensuelle qu’on peut construire un monitoring de la situation ; être sûr que c’est la meilleure façon  qu’on peut utiliser tous ensemble la même méthode.  Et c’est ce que fait le CILS avec le CSAO à travers le Réseau de Prévention de la Crise alimentaire (RPCA).

Fondamentalement, quelle différence il y a entre Plan national et Stratégie à adopter au niveau pays ?

Le Plan national, c’est la force de réaction rapide face à la crise. Vous ne pouvez pas mettre dans une stratégie à long terme que vous allez développer un programme de filet social touchant 350.000 personnes au Bénin en 2018. Donc, il faut deux choses : une stratégie à long terme de vision et une capacité de réaction rapide pour faire face aux crises. Parce que les crises, par définition, on ne peut pas savoir où elles vont passer, quand et combien de personnes  seront touchées.

Quelles politiques et investissements sont nécessaires pour améliorer la production agricole des chaînes de valeur ?

Ça c’est une question qui me semble extrêmement importante. Avant de vous répondre, je vais vous dire quelque chose car il faut savoir être fier de soi. Dans cette région de l’Afrique de l’Ouest, y compris le Bénin, la production agricole augmente plus vite que la population et ça c’est un exploit. La population augmente très vite. Or j’ai l’impression que souvent on insiste sur les choses négatives, or la vérité des statistiques, c’est que la croissance de la production locale, faite par les paysans africains, les transformateurs africains, les commerçants africains, tout cela fabrique plus d’alimentation beaucoup plus que la croissance démographique.  Donc il le faut savoir et en être fier.

Pour répondre à votre question, comment on accompagne cela ? Moi ma réponse, il faut regarder ce que font les gens et l’accompagner. Il faut s’aligner sur les politiques nationales  bien entendu, mais il faut s’aligner sur les gens.  En Afrique de l’Ouest en général et au Bénin en particulier, il y a ce qu’on appelle les chaînes de valeurs de plus en plus complexes ; parce qu’il y a 40 ans, la grande majorité des gens mangeait ce qu’il cultivait dans leur champ. Aujourd’hui, plus de deux tiers de tout ce que nous consommons en Afrique passe par le marché. Ce qui veut dire qu’à côté du producteur, il y a des correcteurs, des grossistes, des décortiqueurs, des transporteurs, des détaillants, etc.

Moi, je pense que le principal investissement qu’il faut, c’est faciliter la fluidité de ces chaînes de valeurs. Quand vous êtes dans un village où il n’y a pas de pistes rurales pour atteindre la route qui mène au marché, vous pouvez produire autant que vous voulez, ça ne servira à rien parce que les commerçants ne viendront pas chercher votre production et même s’ils viennent, ils vous les prendront à prix ridicule parce qu’il n’y aura pas de concurrence, etc. Donc il faut fluidifier, connecter désormais les chaines de valeurs ; chaque élément de la chaîne est connecté à l’autre et constitue une priorité. La deuxième priorité, c’est l’électricité, ce n’est pas seulement la lumière qui jaillit. L’énergie, c’est le développement  et c’est fondamental !

— Toutestgrace

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