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Enquête / Foncier et sécurité alimentaire dans la commune de Sèmè-kpodji : De braves agricultrices de Tohouè à la remorque des hommes faute d’un accès autonome à la terre

Des coopératives et  couples de fermiers comme solutions alternatives

 Arracher à la nature les moyens de subsistance et d’épanouissement social, tel est le credo des femmes agricultrices de Tohouè, un village de la commune de Sèmè (localité voisine de Cotonou). L’un des freins majeurs à la détermination de ces femmes est  la non jouissance de leur droit foncier. Pour surmonter ce handicap les femmes se mettent en coopératives, sous le parapluie d’un homme, ou s’associent en couple de fermiers avec leur mari. C’est ce qui ressort des constats faits et témoignages recueillis sur le terrain.

 Envoyée spéciale Aline ASSANKPON (L-Intégration.com)   

 Située le long de la mer et entre les deux grandes villes du Bénin (Cotonou et Porto-Novo), la Commune de Sèmè est aussi une localité frontalière avec le Nigeria. Ces terres sont fortement sollicitées pour des besoins d’habitation, d’infrastructures publiques, d’unités économiques et d’entreprises privées. Cette forte demande rend le coût d’accès au foncier inaccessible aux femmes agricultrices en raison de leur faible niveau de revenu. Malgré ce handicap, les femmes font preuves d’imagination aux côtés des hommes pour repousser loin les frontières de la pauvreté et de l’insécurité alimentaire.

Femme et foncier à Tohouè

Ph/ DR-: Vue d’ensemble des participants à la séance de sensibilisation, d’information et d’investigation

Ph/ DR-: Vue d’ensemble des participants à la séance de sensibilisation, d’information et d’investigation

A Tohouè, un arrondissement de la commune de Sèmè-kpodji, aucune femme n’est détentrice de terres cultivables. C’est l’une des conclusions qui ressort des témoignages recueillis sur le terrain. Pourtant, les femmes représentent 52 % de la population au Bénin et constituent le socle de la sécurité alimentaire. Elles représentent une part déterminante de la main-d’œuvre agricole. Elles contribuent fortement à toutes les dimensions de la sécurité alimentaire : disponibilité, accessibilité, utilité et stabilité (voir encadré).

Ce qui amène certains observateurs à penser que si elles ont accès à la terre, elles réaliseraient d’énormes progrès surtout en matière de production agricole et contribueraient mieux à la sécurité alimentaire et nutritionnelle, voire à la souveraineté alimentaire.

Selon des témoignages recueillis chez les femmes agricultrices et élus locaux, l’inégalité d’accès au foncier entre hommes et femmes est une contrainte à la sécurité alimentaire dans la commune de Sèmè-Kpodji et surtout dans l’arrondissement de Tohouè. Le non accès des femmes à la terre, se traduit par l’impossibilité pour elles de s’engager efficacement dans des activités économiques et de disposer de moyens de subsistance sûrs et durables. Ce qui place celles-ci et leurs ménages dans une situation d’insécurité  alimentaire et de précarité financière.

A Tohouè, la  coutume interdit l’héritage de terre par les femmes. C’est une disposition conservatrice selon laquelle, une terre héritée par une femme deviendrait la propriété de la famille de son mari. « Les raisons pour lesquelles la femme ne peut posséder des terres font partie des dispositions prises par nos aïeuls. Pour eux, la place de la femme se trouve chez son mari, elle ira habiter dans une autre famille ; alors pourquoi hériterait-elle ; c’est une perte. Elle n’en a pas droit » a tenté de justifier Dame Houndagnon Jeanne de Kraké-Daho.

Paradoxalement, pour la famille de son mari, la femme n’a pas droit à l’héritage de son mari défunt de peur qu’elle ne l’emporte pour se remarier avec un autre homme. Or au Bénin, l’héritage demeure le mode dominant d’accès sécurisé à la terre.

 Elles travaillent beaucoup. Cependant…

 

Ph:DR: Dame Sabine Ayidé épouse Djidounou qui s'emploie dans l'élevage des volailles et la transformation des produits agricoles

Ph:DR: Dame Sabine Ayidé épouse Djidounou qui s’emploie dans l’élevage des volailles et la transformation des produits agricoles

« Les femmes, il ne faut pas jouer avec elles, elles boxent plus que les hommes. Elles travaillent beaucoup !  Cependant, elles n’ont pas accès à la terre et ne sont pas propriétaires terriens dans toute la commune de Sèmè-kpodji » déclare le Vieux Agondohui, un fermier de Djrègbé.

 

Pour corroborer ces témoignages, M. Marcellin Godonou, Chef du village d’Ahlomey et Vice-président de la Coopérative des Agriculteurs de l’Arrondissement de Tohouè explique : « Chez nous à Tohouè, les femmes ne sont pas considérées comme héritières de terrain. Elles n’héritaient pas de terrain. Sauf lorsqu’un père décide de marier sa fille à un homme qu’il apprécie bien, il peut attribuer une portion de sa terre à son gendre pour que celui-ci puisse bien entretenir sa fille. Dans ce cas précis, la terre ne revient pas directement à la fille mais à l’époux. C’était la pratique au temps de nos parents ».

La femme peut acheter de terre lorsqu’elle dispose de moyens financiers. C’est un mode d’accès des femmes à la propriété foncière. Seuls les hommes disposent des terres cultivables. Les femmes reconnaissent cela et pensent que c’est la tradition. Raison pour laquelle, quand il arrive qu’une femme hérite d’une portion de terre, elle ne pense pas à la mettre en exploitation. Elle préfère la vendre pour investir l’argent dans d’autres activités génératrices de revenus, de peur qu’elle ne soit déposséder par la suite.

Au Bénin, l’accès à la terre s’opère sous plusieurs formes : l’héritage, l’achat, le don, la location, l’emprunt et le métayage. Les modes les plus sécurisés sont l’achat et l’héritage. Réparties en coopératives, elles recourent le plus souvent à l’emprunt des terres. Le risque est qu’il arrive que le propriétaire réclame sa terre à un moment inopportun où les activités sont très fructueuses. Ce qui porte un coup de massue à l’activité agricole des femmes.

 

Ph/ DR: Dame Lydia Gbossèmado de la coopérative Agamandin

Ph/ DR: Dame Lydia Gbossèmado de la coopérative Agamandin

Même si l’Etat béninois a pris des mesures pour l’effectivité de l’égalité du genre dans le domaine foncier, quelques-unes parmi les femmes se cramponnent encore aux us et coutumes et estiment que la tradition doit perdurer. C’est le cas de Dame Lydia Gbossèmado de la coopérative Agamandin, qui estime que la femme qui réclame son droit à la terre court plutôt des risques énormes. La femme se sente à l’abri des conflits domaniaux lorsqu’elle exploite la terre de son époux.

Prenant quelque peu le contrepied de certaines de ses homologues, Mme Gnonsè renchérit : « Tous mes enfants (filles comme garçons) ont hérité les terres de mon défunt mari. Ces pratiques sont rétrogrades » affirme-t-elle, sans préciser si en tant qu’épouse, elle-même a hérité de son mari défunt.

Des séances d’information et de sensibilisation sont encore nécessaires pour permettre à ces femmes de mieux comprendre leur droit foncier et de se battre pour la mise en œuvre des textes qui existent. Pour l’instant, les femmes se contentent du parapluie de leur mari et des hommes acquis à la cause de leur coopérative. Il leur faut serrer les coudes pour acquérir des parcelles pour leur coopérative afin de sortir de la précarité en matière d’accès au foncier. Il apparait nécessaire d’agir sur les religieux et les chefs traditionnels afin de débarrasser l’héritage de toute forme de discrimination à l’égard de la femme.

Des goulots d’étranglement

 Faire avancer les choses, c’est encore possible ; seulement on note encore des goulots d’étranglement au nombre desquels on peut citer : la mentalité rétrograde de certains hommes, les pesanteurs socioculturelles, les enjeux économiques autour du foncier (qui ne permettent pas à la femme de jouir pleinement de ses droits) ; le manque de confiance de la femme en elle-même ; le manque de courage des femmes face aux hommes pour revendiquer leurs droits, l’analphabétisme, la méconnaissance des textes et lois qui régissent le foncier, la corruption autour du foncier ainsi que les menaces et trafics d’influence de certains hommes très conservateurs.

Pour plus d’efficacité, les actions de plaidoyer, d’information et de sensibilisation doivent impliquer aussi bien les femmes que les hommes, de même que les autorités locales, traditionnelles et religieuses. Les femmes sont incontournables dans la chaîne de développement agricole et prêtent mains fortes à leurs époux au champ qu’au foyer. Elles sont actives dans l’horticulture, l’élevage, la pêche, la transformation des produits agricoles et le commerce de ces produits.

— Toutestgrace

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